Tradition culturelle européenne et nouvelles formes de production et circulation du savoir par Maurizio Lazzarato

Article publié dans la revue “Thesis”, Weimar, N. 3, hiver 1999,.décembre 1999.

Author : Maurizio Lazzarato

Wiki keywords: Commodity, Culture, Knowledge, , Political economy

L’histoire de la culture européenne est en train de vivre un de ses plus grands bouleversements depuis, peut-être, l’invention de la l’imprimerie. Un véritable défi est lancé aux fondements même du concept de culture et de ses modes de production, de socialisation et d’appropriation. Je parle évidemment de son intégration au processus de la valorisation économique. Ce processus d’intégration s’est accéléré depuis le début des années 80 à travers, d’une part, la mondialisation et la financiarisation de l’économie, et d’autre part l’avènement de ce qu’on appelle les nouvelles technologies.

Plusieurs voix se sont depuis levées pour défendre la culture, surtont de la part d’intellectuels et d’artistes. Des oppositions plus fortes ayant trait à la subordination de la culture au champ économique se sont cristallisées au moment de la renégociation des rapports commerciaux qui concernent la production audiovisuelle, mais aussi les “droits d’auteurs” dont la définition même est mise en discussion par les nouveaux moyens de communication.

La stratégie de défense de la culture qui, en France au moins, semble se dégager de ces premières formes de mobilisation contre le monopole mondial des grandes entreprises de communication et de “divertissement” américaines, est celle qui désormais passe sous la définition de sauvegarde de l'”exception culturelle”.

Les artistes et les intellectuels, mais aussi les hommes politiques et les gouvernements qui revendiquent le droit à l'”exception culturelle” se veulent les héritiers de la tradition et de l’histoire de la culture européenne : autonomie et indépendance de l’art et des artistes par rapport au politique et à l’économique. La stratégie des tenants de l'”exception culturelle” semble vouloir utiliser et redéfinir positivement la séparation entre culture et économie.

Ce que je voudrais soumettre à discussion avec vous, c’est le fait que cette position, qui reflète, selon moi, un point de vue plus généralement européen sur la question, est intenable face aux nouveaux mode production et de diffusion du savoir. L’hypothèse que je voudrais vous proposer renverse, d’un certain point de vue, la stratégie de l’exception culturelle et je pourrais la résumer de cette façon : les modes de production, de socialisation et d’appropriation du savoir et de la culture sont effectivement différents des modes de production, de socialisation et d’appropriation de richesses. Mais selon une intuition de Georg Simmel ce” sont les modes de production et de socialisation propres à la culture qu’il faut introduire dans l’économie”, au lieu d’en revendiquer l’autonomie. Et cela, non pas comme une action volontariste, mais parce que, selon cette foisci, une intuition de Gabriel Tarde la “production intellectuelle” tend à devenir la forme générale de direction et d’organisation de la production de la richesse et le “besoin de connaître” et l'”amour du beau et l’avidité de l’exquis” sont les grands débouchés qui s’ouvrent au développement du progrès économique.

J’utiliserais donc ces deux auteurs et notamment l’Economie psychologique de Tarde pour étaler mon argumentation. Gabriel Tarde a publié son Économie psychologique en 1902, il y a un siècle donc. Je voudrais seulement rappeler que ces formidables anticipations de Tarde ne font pas vraiment partie de la tradition culturelle européenne, car sa théorie est tombé dans l’oubli.

Sur la base du mode de production de la culture et notamment des connaissances, Tarde nous propose une critique de l’économie politique d’une intrigante actualité en renversant le point de départ de l’analyse économique. Ne pas partir de la production des valeurs-utilité, c’est-à-dire de la “production matérielle” (la très célèbre usine à épingle ainsi que l’Encyclopédie des Lumières sont passées dans la philosophie morale écossaise de Adam Smith en devenant ainsi l’incipit de l’économie politique), mais de la production des connaissances : la production des livres. “Comment se fait un livre ? Ce n’est pas moins intéressant que de savoir comment se fabrique une épingle et un bouton.” [1]

Commencement inimaginable pour les économistes de l’époque (et même, il faut le dire, pour les contemporains) et encore moins pour nous car la production du livre pourrait être assumé comme paradigme de la production post-fordiste.

Les valeur-vérités, comme Tarde appelle les connaissances comme tout autre produit, sont le résultat d’un véritable processus de production. Au fur et à mesure que se développent des dispositifs, telle la “presse”,l’opinion publique, (mais aujourd’hui on pourrait parler de la télévision, des réseaux télématique, d’lnternet) qui rendent les actes de production et de consommation des connaissances de plus en plus reproductibles et uniformisables, elles acquièrent un “caractère de quantité de plus en plus marqué et propre à justifier de mieux en mieux leur comparaison avec la valeur d’échange”. Deviennent-elles pour autant des marchandises comme les autres ?

L’économie les traite effectivement comme des richesses économiques, elle les considère comme des valeur-utilités comme les autres, mais selon Tarde, les connaissances ont un mode de production qui ne peut pas être réduit à la “division du travail” et un mode de “socialisation” et de “communication sociale” qui ne peuvent pas être organisés par le marché et par l’échange, sous peine de dénaturer la production et la consommation de ces valeurs.

L’économie politique est obligé de traiter les valeur-verités comme les autres marchandises [2] car, elle ne connaît d’autres méthodes que celles qu’elle a élaborées pour la production de valeurs-utilité, ce qui est deuxièmement, et beaucoup plus important, elle doit les traiter comme des produits matériels, sous peine de devoir complètement bouleverser ses fondements théoriques, mais surtout politiques. En effet les “lumières”, comme Tarde appelle parfois les connaissances, épuisent le concept d’économie et de richesse de l’économie politique fondé sur la rareté, le manque et le sacrifice.

Commençons comme nous le propose l’économie politique par la production, en soulignant qu’il s’agit bien de production de livres et non d’épingles. Avec la production des livres nous sommes immédiatement confrontés à la nécessité, en principe, de changer de mode de production et de régime de propriété par rapport à ce que théorise et légitime la science économique.

“La règle, en fait des livres, c’est la production individuelle, tandis que leur propriété est essentiellement collective ; car la “propriété littéraire” n’a de sens individuel que si les ouvrages sont considérée comme des marchandises, et l’idée du livre n’appartient à l’auteur exclusivement qu’avant d’être publiée, c’est-à-dire quand elle est encore étrangère au monde social. Inversement, la production des marchandise devient de plus en plus collective et leur propriété reste individuelle et le sera toujours, alors même que la terre et les capitaux seraient ‘nationalisés”. Il n’est pas douteux que, fait de livres, la libre production s’impose comme meilleur moyen de produire. Une organisation du travail scientifique qui réglementerait législativement la recherche expérimentale ou la méditation philosophique donnerait de lamentables résultats.” [3]

L’impossibilité d’organiser la production selon un “management scientifique” est ce que les grandes multinationales de l’économie de l’information sont, dans des limites très précises, prêtes à reconnaître. Ce sur quoi, par contre, elles sont intraitables est le régime de propriété. La notion de propriété est-elle applicable à toutes les formes de la valeur, aussi bien la valeur-utilité, que la valeur-beauté et la valeurvérité ? Peut-on être propriétaire d’une connaissance comme on est propriétaire d’une vaieur-utilité quelconque ? Peut-être, répond Tarde, mais pas dans le sens ou la science économique et la science juridique l’entendent, à savoir comme “libre disposition”.

“En ce sens, un homme n’est pas plus propriétaire de sa gloire, de sa noblesse, de son crédit (vers la société n. d. r.), qu’il ne l’est de ses membres, dont il ne saurait se dessaisir- comme membres vivantes – en faveur d’autrui. Il n’a donc à redouter d’expropriation pour ces valeurs-là, les plus importants de tous, les plus impossibles à nationaliser.” [4]

Donc pour éviter de se confronter à la nécessité d’un nouveau mode de d’organisation de la production et d’un nouveau régime de propriété telle que la nature des connaissances l’implique, I’économie politique est obligée de ramener les “produits immatériels” à des “produits matériels” [5], à des marchandises comme les autres car la production du livre met en discussion la propriété individuelle et exclusive et la production disciplinaire sur lequel se fonde l’économie. Passons maintenant à la consommation. Peu-ton comparer la consommation des richesses à la consommation des valeurs-vérité et des valeursbeauté ?” Consomme-t-on ses croyances en y pensant et les chefs-d’oeuvre qu’on admire en les regardant ?” [6] se demande Tarde. Seulement les richesses, telles que l’économie politique les définit, prévoient une “consommation destructive” qui suppose à son tour l’échange et l’appropriation exclusive. La consommation d’une connaissance, au contraire, ne suppose pas son aliénation définitive, ni sa consommation destructive.

Et pour approfondir la spécificité de la “consommation” des connaissances analysons le mode de “communication sociale”, la forme de la transmission des valeurs-vérité, que les économistes ne savent concevoir que sous la forme du Marché. D’abord Tarde nous dit que les connaissances n’ont pas besoin d’être la propriété exclusive de quelqu’un pour satisfaire le désir de savoir et ne prévoient pas l’aliénation définitive du “produit”. Maintenant il ajoute que la transmission d’une connaissance n’appauvrit en rien celui qui la produit et qui l’échange. Au contraire, la diffusion d’une connaissance, au lieu de dépouiller son créateur, augmente sa valeur et la valeur même de la connaissance [7]. Il ne leur est donc pas essentiel d’être un objet d’échange pour se communiquer.

“C’est par métaphore ou abus de langage qu’on dit de deux interlocuteurs qu’ils “échangent leurs idées” ou leurs admirations. Échange, en fait des lumières (connaissances n. d. r.) et beautés, ne veut pas dire sacrifice, il signifie mutuel rayonnement, par réciprocité de don, mais d’un don tout à fait privilégié, qui n’a rien de commun avec celui des richesses. Ici, le donateur se dépouille en donnant ; en fait des vérités, et aussi des beautés, il donne et il retient à la fois. En fait de pouvoirs, il fait quelquefois de même (…) Aussi le libre-échange des idées, des croyance religieuses, des arts et des littératures, des institutions et des moeurs, entre deux peuple, ne saurait-il, en aucun cas, courir le risque qu’on a souvent reproché au libre-échange des marchandises, d’être une cause d’appauvrissement pour l’un d’eux” [8].

L’énoncé “la valeur d’un livre” est ambiguë parce que il a une valeur vénale en tant que “tangible, appropriable, échangeable, consommable” et une valeur-verité en tant que, essentiellement,” intelligible, inappropriable, inéchangeable, inconsommable”. Le livre peut être considéré à la fois comme “produit” ou comme “connaissance”. En tant que produit, sa valeur peut être définie par le marché, mais qu’en est- il en tant que connaissance ?

Les idées de perte et de gain sont applicables aux connaissances, mais ici l’évaluation des pertes et de gains demande une éthique et non plus un marché. Un livre est fait pour ou contre d’autre livres, comme un produit est fait pour ou contre d’autre produit, mais seulement dans le deuxième cas la concurrence peut être réglée par les prix. Dans le premier cas, nous avons besoin d’une éthique. La transmission des connaissances a davantage à voir avec la donation ou le vol qui sont des notions morales qu’avec l’échange.

“En revanche, et par cela même qu’il est (le libre-échange des idées n. d. r.) une addition réciproque, non une substitution, il suscite soit des accouplements féconds, soit des chocs meurtriers, entre choses hétérogènes qu’il met en relation. Il peut donc faire beaucoup de mal, quand il ne fait pas beaucoup de bien. Et comme le libre échange intellectuel et moral sert toujours tôt au tard d’accompagnement au libre-échange économique, on peut dire de celui-ci que dans le cas ou il serait séparé de l’autre, il deviendrait aussi inefficace qu’inoffensif. Mais, je le répète, ils sont inséparables, et, pour être durable indéfiniment, un tarif prohibitif doit se doubler d’un Index, ce prohibitionnisme ecclésiastique” [9].

Selon Tarde donc les modes de production et de communication des connaissances nous conduisent au-delà de l’économie. On est au délà de la nécessité de socialiser les forces intellectuelles par l’échange, la division du travail, la monnaie et la propriété exclusive. Cela ne signifie nullement que les relations de pouvoir entre forces sociales soient neutralisées. Au contraire, elles se manifestent par des accouplement féconds ou par des chocs meurtriers au délà du marché et de l’échange de richesse. C’est-à-dire que la nature éthique, non avouée, des forces économique ressort puissamment comme unique mode de” régulation économique” au moment où la production intellectuelle se subordonne à la production économique.

Ici on retrouve le problème niekschéen de la “hiérarchie de valeur” et de la “grande économie”, mais sur un terrain différent.

Tarde nous donne un autre exemple, concernant cette fois la “formation”, qui nous conduit aux même conclusions. On pourrait établir une comparaison entre la production des richesses et la production des valeurs-vérité par l’enseignement. On pourrait donc, en pédagogie, définir, les divers facteurs de production de l’enseignement. De même que les économistes distinguent le travail, la terre et le capital dans la production des “lumières”, on pourrait distinguer l’activité et l’intelligence de l’élève et la science du professeur. “A vrai dire, ces dissertations ne serviraient pas à grand chose. Avant tout, la première condition d’un bon enseignement, – les conditions psychologiques du maître et de l’élève étant remplies -, c’est un bon programme scolaire, et un programme suppose un système d’idées, un credo. De la même façon, la première condition d’une bonne production économique, c’est une morale, sur laquelle on se mette d’accord. Une morale est un programme de production industrielle, c’est-à-dire de consommation, car l’un et l’autre sont solidaires” [10].

Si par certaines côtés les”lumières” peuvent être réduites aux valeurs-utilité (elles supposent des consommations et des destructions des forces et des dépenses pour leur production, elles peuvent se matérialiser dans de produit et ils ont prix), la production, la communication et l’appropriation des pensées et des connaissances diffère essentiellement de la communication et de la socialisation de” richesses” [11]. Donc dans le capitalisme toutes les formes de production, même les plus incomparables, deviennent de plus en plus évaluables en monnaie, mais de moins en moins les connaissances se prêtent à ce genre d’évaluation. Ici Tarde nous ouvre une autre porte cachée de la production intellectuelle que l’économie politique apprèhende en s’appuyant sur les principes de rareté, de sacrifice et de nécessité. Le problème que la” production intellectuelle” pose n’est pas seulement celui de formuler une “éthique” applicable aux valeurs-verité, mais surtout de tendre vers une forme de production de plus en plus gratuite. La production intellectuelle épuise la raison d’être de l’économie et de sa science : la rareté.

“La civilisation a pour effet de faire rentrer successivement dans le commerce, c’est-à-dire dans le champ de l’économiste, une foule de choses qui auparavant étaient sans prix, des droits et de pouvoirs mêmes ; aussi la théorie des richesse a-t-elle empiété sans cesse sur la théorie des droits et sur la théorie des pouvoirs, sur la jurisprudence et la politique. Mais, au contraire, par la gratuité toujours croissante des connaissances librement répandues, la frontière se creuse entre la théorie des richesses et ce qu’on pourrait appeler la théorie des lumières” [12].

Ces quelques pages semblent avoir été écrites pour l’économie de l’information et la propriété intellectuelle dans l’économie de l’immatériel.” Libre production”, “propriété collective” et” circulation gratuité” des valeurs-verité et des valeurs-beauté sont les conditions du développement des forces sociales dans l’économie de l’information. Chacune de ces qualité de la production intellectuelle sont en train de contredire les fondements de l’économie de l’information dont les enjeux que représente Internet aujourd’hui cristallise des oppositions futures.

Georg Simmel arrive, à la même époque, à des conclusions similaires” De même, la communication de biens intellectuels ne signifie pas non plus qu’il faille ôter à l’un ce qui doit être goûté par l’autre ; du moins, seule une sensibilité exacerbée et quasi pathologique peut vraiment se sentir lésée quand un contenu intellectuel objectif n’est plus propriété subjective exclusive, mais se trouve également pensé par d’autres. Globalement, on peut dire de la possession intellectuelle, du moins dans la mesure où elle n’a aucun prolongement économique, qu’elle ne s’acquiert pas aux dépends d’autrui, n’étant pas prélevée sur des réserves mais que, tout fut-il déjà donné, elle doit finalement être produite par la conscience même de l’acquéreur. Or cette conciliation des intérêts, qui découle ici de la nature de l’objet, il s’agit clairement de l’introduire aussi dans ces domaines économiques où, à cause de la concurrence dans la satisfaction d’un besoin particulier, chacun ne s’enrichit qu’aux dépends de l’autre” [13].

Comme le souligne très bien G. Simmel la conciliation des intérêts qui découle de la nature de l’objet intellectuel est un programme politique car la logique de la rareté, le régime de la propriété exclusive et le mode production est imposée à ses produit par les nouvelles industries de la connaissance. Mais si on ne s’interroge pas sur les contradictions spécifique à la production intellectuelle et on se limite à revendiquer l’autonomie de la culture et de ses producteurs, la résistance à la domination du capitalisme contemporain concernant la culture demeure un veux pieux. Mais la production contemporaine des richesse n’intègre pas seulement la production, la socialisation et l’appropriation de connaissance, mais aussi des valeurs-beauté, c’est-à-dire des forces esthétiques. Au fur et à mesure que les besoins deviennent de plus en plus spéciaux la valeur esthétique est un des éléments fondamentales qui stimule le désir de produire et le désir de consommer. Ce processus qui avait à peine commencé au moment ou Tarde écrivait ces pages et qui était difficilement perceptible par les économistes de son époque a subi une accélération extraordinaire à partir de l’essor de ce qu’on appelle l’économie de l’information ou de l’immatériel.

La définition de la culture à laquelle se réfère la stratégie de l'”exception culturelle”, présuppose une différence qualitative entre travail industriel et travail artistique. Aujourd’hui, sur la base de la tendance dégagée par Tarde, selon laquelle la production intellectuelle va se subordonner a la production économique, le travail artistique tend à devenir un des modèles dans la production de la richesse.

On vient de voir dans quelles mesures le concept de richesse doit intégrer les connaissances et comment le travail intellectuel se rapporte au développement du” progrès économique” selon Tarde. Il nous reste à analyser dans quelles mesures le travail artistique peut amener à une compréhension de ce changement radical. Selon Tarde, toute activité est une combinaison de travail d’imitation et d’invention, mais aussi de travail artistique, présents à des degrès très inégaux inégales. Le travail industriel n’échappe pas à cette règle. Quel rapport existe entre travail industriel et travail artistique ? La distinction très nette qu’il établit entre travail industriel et travail artistique n’empêche pas une continuité de transition.

La définition sociale de l’activité artistique que Tarde saisit de manière magistrale nous inspire quelques réflexions sur ta modification des rapports entre producteur et consommateur qui résulte des interactions entre activité artistique et activité industrielle. Nous soulignerons deux aspects de la définition tardienne du travail artistique : d’une part le rôle déterminant joué par l'”imagination”, d’autre part le fait que dans l’activité artistique la distinction entre producteur et consommateur tend à s’effacer. Inutile de dire que là aussi les considérations tardiennes sont d’une grande importance pour définir le statut et les fonctions du” consommateur-communicateur” de nos sociétés contemporaine. Dans le post-fordisme en effet, la clientèle de n’importe quelle production industrielle (et notamment dans la production de l’économie de l’information) tend à s’identifier à un public et ce dernier joue à la fois le rôle de producteur et de consommateur.

La sensation est l’élément psychologique non représentatif et donc non communicable qui, selon Tarde est, I’objet même du travail artistique.

“Nous l’avons dit en commençant : les phénomènes de la conscience ne se résolvent pas entièrement en croyance et désir, en jugement et en volonté : il y a toujours en eux un élément effectif et différentiel qui joue le rôle actif dans les sensations proprement dites et qui, dans ces sensations supérieures appelées sentiments, a une action dissimulée mais qui n’en demeure pas moins essentielle. La vertu propre de l’art est de régir les âmes en les saisissant par ce grand côté sensationnel. Comme manipulateur d’idées et de volontés, il est bien inférieur, en somme, à la religion, et aux diverses formes du gouverne-ment, politique, droit, morale. Mais comme éducateur des sens et du goût, il n’a pas son égal.” [14]

Est-ce que les sensations aussi peuvent se constituer en valeur que l’on peut mesurer quantitativement et donc échanger ; et par quel genre de dispositif et impliquant quel genre d’activité ?

“(…) les grands artistes créent des forces sociales tout aussi digne du nom de forces, tout aussi capables de croître et de décroître avec régularité, que les énergies d’un être vivant” [15].

C’est l’artiste à travers ses oeuvres d’art qui arrive à donner consistance sociale aux sensations les plus fuyantes, les plus singulières et les plus nuancées. En combinant les éléments psychologiques de notre âme où les sensations dominent, les artistes ajoutent à travers leur oeuvre une variété nouvelle à la sensation du public. La sensation et la sensibilité sont donc les” produits” du travail artistique.

“Or, en nous fabricant de la sorte ie clavier de notre sensibilité, en nous l’étendant, et le perfectionnant sans cesse, les poètes et les artistes superposent en partie substituent à notre sensibilité naturelle, innée, inculte différente en chacun de nous et essentiellement incommunicables, une sensibilité collective, semblable pour tous, impressionnable comme telle aux vibrations du milieu social, précisément parce qu’elle est née de lui. Les grands maîtres de l’art, en un mot, disciplinent les sensibilités, et, par suite, les imaginations, les font refiéter entre elles et s’aviver par leur mutuel reflet, pendant que les grands fondateurs ou réformateurs de religions, les savant, les législateurs, les hommes d’États, disciplinent les esprits et les coeurs, les jugements et les vérités” [16].

Le travail artistique est donc pour Tarde un travail” productif” car il répond à un besoins de production et de consommation qui concerne la sensation pure. Il faut maintenant analyser comment le travail artistique et le travail industriel s’opposent ou s’accordent. La différence entre l’art et l’industrie tient d’abord dans le fait que les désirs de consommation auxquels répond l’art sont plus artificiels et capricieux que ceux auxquels répondent l’industrie et demandent une” élaboration sociale plus longue.”

Les désirs de consommation artistiques sont plus encore que les désirs de consommation industrielle, fils de l'”imagination inventive et découvreuse.” Seulement l’imagination qui les a fait naître peut les satisfaire car ils ont leur origine, à la différence des désirs de consommation industrielle, presque exclusivement dans l’imagination.

“Le désir que sert l’industrie, façonnés il est vrai par les caprices des inventeurs, jaillissent spontanément de la nature et se répètent chaque jour les mêmes, comme les besoins périodiques qu’ils traduisent ; mais ies goûts que l’art cherche à flatter se rattachent par une longue châ ne d’idées géniales à de vagues instincts, non périodiques, et ne se reproduisent qu’en se modifiant” [17].

Le désir de consommation industrielle préexiste à son objet et, même si précisé ou sophistiqué par certaines inventions du passé, il ne demande à son objet que leur réalisation répétée ;” mais le désir de consommation artistique attend de son objet même son achèvement et demande à des inventions nouvelles que cet objet doit lui fournir la variations des anciennes. Il est naturel, en effet, qu’un désir inventé comme son objet ait pour objet aussi le besoin même d’inventer, puisque l’habitude de l’invention ne saurait qu’en faire naître et en accroître le goût” [18]. Ces besoins non périodiques et accidentelles sont nés d’une” rencontre imprévue” et exigent un” imprévu perpétuel” pour vivre.

Mais il y a une autre caractéristique du travail artistique qui nous intéresse particulièrement.Dans la production artistique, on ne peut pas distinguer la production de la consommation, car l’artiste éprouve lui-même le désir de consommation, il cherche tout d’abord à flatter son goût et non seulement celui de son public.

“En outre, le désir de consommation artistique a cela de particulier d’être plus vif encore, et la joie qui le suit plus intense, chez le producteur lui-même que le simple connaisseur. En cela l’art diffère profondément de l’industrie (…) En fait d’art, la distinction entre la production et la consommation va perdant son importance, puisque le progrès artistique tend à faire de tout connaisseur un artiste, de tout un artiste un connaisseur” ( [19].

Or ces différences et ses oppositions entre travail artistique et travail industriels sont en trains de tom

ber une à une. Le phénomène qui s’est développé est plutôt une adaptation de plus en plus profonde entre ces deux types d’activité. Ce processus est contradictoire, mais irréversible. Ce que Tarde lui même dessine comme une tendance. Il faut intégrer les valeurs-beauté à la définition de la richesse et le travail artistique au concept de travail, car l'”amour du beau, I’avidité de l’exquis” font partie de besoins” spéciaux” qui présentent une grande élasticité et donc un grand débouché pour l’industrie. Tarde prévoit même” que l’industrie du luxe que à son époque concernait les classes supérieures et c’était le seul type de consommation qui exprimait des besoins” spéciaux”, sera substitué, au fur et à mesure que les besoins sociaux se développeront, par l'”art industriel, I’art décoratif”, qui pourrait bien être destiné au plus glorieux avenir” [20].

Walter Benjamin, quelque décennies plus tard, arrivera aux même conclusions, en analysant la tendance du développement industriel et de l’activité productive sur la base de la production cinématographique [21].

Cette conclusion qui pourrait être lu comme catastrophique, car elle montre une subordination réelle de la production culturelle et artistiques, aux impératifs économique, est une chance historique, pour peu que on sache la saisir. Car ici, peut-être pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, travail artistique, travail intellectuel et travail économique d’un côté, consommation des marchandises, appropriation des connaissance et des valeursbeauté, demandent d’être régulées par une même éthique.

Maurizio Lazzarato Multitudes

[1] Gabriel Tarde, Psychologie économique, Felix Alcan, Paris, 1902, p.91.

[2] En réalité l’économie de son époque ne fait même pas ça. En effet, Tarde affirme que c’est une grosse négligence de la part de la comptabilité nationale de ne pas mesurer ces forces économiques de plus en plus importantes que représentent les “lumières” parmi les richesses des nations. Cette négligence est du à la fausse définition de la richesse que l’économie politique a assumé (qu’il s’agisse du travail ou de l’utilité) qui exclue de sa définition la croyance. L’économie actuelle est, par contre, de plus en plus organisé autour de la reduction des connaissances à marchandises.

[3] Idem, p. 92.

[4] Idem, p. 89.

[5] Cette distinction est opérée par Tarde et non par moi.

[6] Idem, p. 88

[7] “Les idées que vous avez découvertes, vous les possédez d’une tout autre façon que les richesses que vous avez fabriquées, les eussiez-vous inventées et fabriquées le premier. Vos découvertes et vos inventions, vous les possédez d’autant plus, ce semble, que vous les propagez davantage par la conversation et le discours. Quant aux richesses que vous avez crées, si vous les avez transmises par l’échange ou la vente, elles ne vous appartiennent plus. Vous continuez, il est vrai, si vous en êtes l’inventeur, à posseder leur idée même et le mérite de l’avoir trouvé, mais en tant que vérité et célébruté, non en tant que utilité.” Idem, p. 80.

[8] Idem, p. 79, souligné par moi.

[9] Idem, p. 79.

[10] Gabriel Tarde, Logique Sociale, Felix Alcan, Paris, 1885, pag.348-9 note N° 1

[11] Pourquoi, selon Tarde, l’hypothèse de reduir les “lumières” aux richesse n’est pas, en principe, réalisable ? Parce que il s’agit des quantités sociales produites et reproduites par les travail intellecteul et affectif dont la source et le moteur n’est pas dans l’énérgie physique, mais dans l’energie affective de la mémoire. La reduction des lumières à richesses “implique la non-existance d’une fonction essentielle de notre esprit la mémoire” (idem, p. 292). Selon Tarde toute pensée, toute connaissance, consiste en sensations rémémorées, une sensation n’étant “qu’un cliché dont la vie intellectuelle est le perpetuel tirage”. Donc pour que quelqu’un qui produit des idées et de connaisances “s’en depouille” il faudrait qu’il oubliât ses idées au fur et à mesure qu’il les énonce. Pour un approfondissement de la spécificité de la mémoire dans la production du travail intellectuel voir mon “Videophilosophie”.

[12] Gabriel Tarde, Psychologie économique, op.cit, p. 296-7

[13] Georg Simmel, Philosophie de l’argent, PUF, 1987, p. 353-4

[14] Gabriel Tarde, Logique Sociale, op.cit, p.452.

[15] Gabriel Tarde, L’opposition Universelle, Félix Alcan, 1897, p. 387.

[16] Gabriel Tarde, Logique Sociale, op.cit, pag. 453.

[17] Idem, p. 418

[18] Idem, p. 423

[19] Idem, p. 423

[20] Idem, p. 118

[21] .

Pour terminer, si on veut sauvegarder la spécificité de la culture européenne et son potentiel d’émancipation on ne peut plus se cantonner à la défense de la culture et à son autonomie, car les valeurs-verité et les valeurs-beauté sont devenus les moteurs de la production de richesse. En effet, au fur et à mesure que l’on passe des désir de production et de consommation qui satisfont des besoins” organiques” à des désirs de production et de consommation qui satisfont des besoins de plus en plus” capricieux” et” spéciaux” dont un des plus important est le besoin de connaissance, les activités économiques et les marchandises mêmes intègrent les valeurs-verité (les connaissances) et ies valeursbeauté.

“Ajoutons que le côté théorique et le côté esthétique de tous les biens vont se développant de plus en plus, non pas au dépens, mais au-dessus de leur côté utilitaire” [[Gabriel Tarde, Psychologie économique, op.cit, p. 68

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